Qui gagne vraiment de l’argent en Afrique francophone aujourd’hui ?
- Un essai très lu de 2017 répondait par un mot : la France — via quatre leviers : le franc CFA, une présence militaire, des liens politiques, et la langue.
- En 2026, trois de ces quatre se sont matériellement érodés. La carte que cet essai dessinait n’est plus le terrain.
- Ce n’est pas « la France vaincue ». C’est un monopole qui devient une concurrence — et si votre plan d’entrée suppose encore que Paris est le gardien, vous lisez une carte vieille de presque dix ans.
Tous les quelques mois, quelqu’un m’envoie cet article de 2017 — « combien d’argent la France gagne-t-elle en Afrique francophone ? » — comme s’il réglait la question. C’était du bon journalisme. C’est désormais une pièce d’époque. Car entre 2022 et 2026, le sol a bougé sous ses quatre piliers. Laissez-moi vous faire traverser le terrain tel qu’il est.
Les troupes sont parties — physiquement, et vite
Le pilier le plus visible était militaire, et il a été pour l’essentiel démantelé en Afrique de l’Ouest. La France a quitté le Mali en 2022, le Burkina Faso en 2023, le Niger en 2024. Puis 2025 a achevé le mouvement : la base aérienne du Tchad rendue fin janvier ; le 20 février, la France a restitué sa seule base en Côte d’Ivoire — le 43e BIMA — rebaptisée Camp Thomas d’Aquin Ouattara ; puis elle a rendu au Sénégal le camp Geille et l’emprise de l’aéroport de Dakar, mettant fin à 65 ans de présence. Fin 2025, la France comptait moins de 2 000 soldats sur le continent, concentrés à Djibouti et au Gabon. La garnison qui soutenait la « Françafrique » a, sur la carte ouest-africaine, disparu.
La prise monétaire s’est desserrée — sans être coupée
Le deuxième pilier était le franc CFA. Ici, l’honnêteté tranche des deux côtés. La prise est réelle et elle s’est desserrée : depuis la réforme de 2019, la France ne siège plus dans les organes de la BCEAO, et les États de l’UEMOA ne déposent plus la moitié de leurs réserves au Trésor français. Le renommage tant promis en eco est désormais visé autour de 2027. Mais ne le survendez pas non plus : l’eco reste conçu comme une monnaie à parité fixe arrimée à l’euro, avec la France comme garant, et en 2025 il demeure plus annonce qu’instrument. Disons-le tel quel : la laisse est plus longue, pas coupée.
La couronne commerciale est passée à Pékin
C’est le pilier que l’ancien essai ne pouvait pas prévoir, et celui qui compte le plus pour une entreprise. En 2024, pour la première fois, la Chine a dépassé la France comme premier partenaire commercial du Sénégal — les importations chinoises ont progressé d’environ 8 % à ~1,3 Md€ tandis que les importations françaises chutaient de 17 % à ~1,1 Md€. Le Cameroun raconte la même histoire ; la Chine est le premier partenaire commercial de l’Afrique depuis seize années consécutives, à un record de ~295 Md$ en 2024. Et en 2025, Pékin est passé de leader commercial à faiseur de règles : la Chine a étendu le tarif zéro à 100 % des lignes tarifaires pour les 53 pays africains avec lesquels elle a des relations diplomatiques — unilatéralement, sans réciprocité — dans le cadre de son nouveau Partenariat économique Chine-Afrique pour un développement partagé (PMA depuis décembre 2024, les 53 depuis mi-2025, en vigueur en 2026). Chaque marché francophone peut désormais exporter vers la Chine en franchise de droits — une porte que l’UE assortit encore de conditions et d’ouverture réciproque. La prééminence commerciale exclusive de la France dans ses anciennes colonies est tout simplement terminée.
Et les Africains redessinent la carte eux-mêmes
Le quatrième basculement est le moins visible depuis un bureau parisien ou londonien : la région se ré-architecture de l’intérieur. En janvier 2025, l’Alliance des États du Sahel — Mali, Burkina Faso, Niger — a officiellement quitté la CEDEAO, lancé un passeport et une force conjoints, et imposé un prélèvement de 0,5 % sur les biens entrant depuis l’extérieur. Les corridors se redessinent ; Lomé et Cotonou montent. Le point, pour un entrant, est structurel : les faiseurs de règles sont de plus en plus africains, pas externes — et ils ne tirent pas tous dans le même sens.
Alors, qui gagne l’argent maintenant ?
Pas une seule capitale. La réponse honnête de 2026 est plurielle : des financiers et entrepreneurs chinois ; des champions locaux et panafricains qui possèdent une distribution que les sortants n’ont jamais eue ; le Golfe et la Turquie, arrivant avec des capitaux et sans le bagage colonial ; et de plus en plus, celui qui contrôle les rails de paiement numériques, car ici la valeur circule désormais sur du mobile money qui contourne entièrement le franc. Le visage le plus clair de la force panafricaine est Aliko Dangote : en juin et juillet 2026, son groupe a dévoilé une expansion de 46 Md$ visant 2,1 millions de barils par jour de raffinage au Nigeria et au Kenya, et un programme d’engrais de 7 Md$ soutenu par l’AFC qui triple la production nigériane et implante une usine en Éthiopie — avec la Tanzanie en discussion. Une maison nigériane qui industrialise le continent pour son propre compte, à une échelle qu’aucun ancien colonisateur n’égale sur le terrain aujourd’hui. La France conserve de vraies cartes — la garantie euro, la langue, des racines corporate profondes dans l’énergie et les télécoms. Mais elle les tient dans une pièce désormais bondée, pas vide.
Ce que cela signifie pour votre entreprise
Retirez le modèle mental colonial. Si votre stratégie Afrique traite encore une relation française comme la clé maîtresse des marchés francophones, vous optimisez pour une porte qui ne commande plus la route. Elle aide ; elle ne décide plus.
Cartographiez les vrais gardiens, marché par marché. Ils diffèrent selon le pays et ils bougent : un chef de file EPC chinois ici, un baron de la distribution local là, un bloc régional qui réécrit les tarifs juste à côté. « L’Afrique francophone » n’est pas une seule porte — et la scission de l’AES fait qu’elle n’est même pas un seul règlement.
Suivez les rails, pas le drapeau. La position la plus durable est aujourd’hui au plus près des rails de paiement et de distribution que les gens utilisent réellement — mobile money, réseaux d’agents, corridors informels — pas des institutions autour desquelles l’ancienne carte était centrée. Construisez là.
Vous entrez sur un marché francophone avec un modèle mental de 2017 ? Prenez plutôt le terrain de 2026.
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Réserver un Briefing Terrain- Retrait militaire français d’Afrique de l’Ouest (2022–2025) : Tchad (janv. 2025), Côte d’Ivoire 43e BIMA → Camp Thomas d’Aquin Ouattara (20 févr. 2025), Sénégal camp Geille & aéroport de Dakar (2025, fin de 65 ans) ; <2 000 soldats fin 2025 (Djibouti, Gabon). France 24 ; West Africa Weekly.
- Réforme CFA / eco : réforme de 2019 (fin du rôle de la France à la BCEAO et de la règle des 50 % de réserves) ; eco visé ~2027, arrimé à l’euro, France garante ; « plus théorique que pratique » mi-2025. Société Générale SS ; Clifford Chance ; France Diplomatie.
- Bascule commerciale : la Chine dépasse la France comme 1er partenaire du Sénégal en 2024 (~1,3 Md€ vs ~1,1 Md€, −17 %) ; Chine = 1er partenaire de l’Afrique depuis 16 ans (~295,6 Md$, 2024). Atlantic Forum ; GBC ; Global Times.
- Tarif zéro chinois : 100 % des lignes pour les 53 pays africains à relations diplomatiques (PMA dès déc. 2024 ; 20 non-PMA en régime préférentiel 1er mai 2026–30 avr. 2028). gov.cn ; Xinhua ; China Daily.
- AES : Mali, Burkina Faso, Niger quittent la CEDEAO (29 janv. 2025) ; prélèvement confédéral de 0,5 % (28 mars 2025). Amani Africa ; Ecofin Agency.
- Expansion Dangote 2026 : ~46 Md$ (raffinage/ciment/engrais) ; programme d’engrais de 7 Md$ soutenu par l’AFC (Nigeria + usine en Éthiopie) ; discussions en Tanzanie. Africa Finance Corporation ; Investors King (juin–juillet 2026).
- Cadrage initial : Inemarie Dekker, « How much money does France make in French-speaking Africa? » (2017).